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Psychologue-Entrepreneur: du rêve à la réalité

Pauline Bouffard, psychologue - pratique privée et Francine Cyr

Le métier de psychologue reflète dans sa pratique les bouleversements subis par les travailleurs de l'ensemble de la société.. Professionnels d'expérience ou débutants nouvellement gradués ont présentement à se poser la question de l'emploi disponible, et de la façon qu'ils choisiront pour s'inscrire dans ce tableau déroutant.

Après avoir rêvé à l'emploi idéal, dans le meilleur des cas y avoir goûté. pendant



Le présent article est le premier d'une série spéciale portant sur l'adaptation des psychologues, à l'évolution rapide du système de soins de santé et du marché du travail canadiens.


quelque temps et selon maints scénarios possibles, se retrouver à la case départ... plusieurs d'entre nous vivent un cauchemar...

Et on aura beau être fin psychologue, toutes les ressources de notre bagage ne suffisent pas toujours à traverser la crise sereinement et surtout à mettre en place les éléments-clé d'une issue heureuse.

Habile à mettre à la disposition de ses clients des outils créatifs de solution de problème, le psychologue hésite parfois, lorsqu'il y pense, à s'approprier une stratégie efficace, pour sortir de l'ornière. Pudeur, manque de formation, d'audace, naïveté? Une seule ou toutes ces réponses? Allez savoir!

Histoire de cas

Un cas d'espèce pour illustrer la traversée du désert d'une psychologue mutante, comme vous en connaissez peut être: L'histoire d'un passage de la condition de salariée à celle d'entrepreneure.

Sortie de l'université après des études tout ce qu'il y a de plus classique. En main un diplôme en psychologie. Plutôt praticienne, hâte de travailler sur le terrain. Et, quelle chance, le terrain me propose toutes sortes de possibilités que j'évalue du mieux que je peux. Je choisis et avant même que la poste certifiée n'ait livré mon attestation de membre de la corporation professionnelle des psychologues du Québec, je travaille. Et je reçois le choc de la réalité, de la marge entre ce que je sais faire et ce qu'on me demande de faire.... Et je vis toutes sortes d'émotions...La lune de miel est de courte durée... Bien vite je dois me mettre au pic et à la pelle et défricher de nouveaux chemins, ouvrir des territoires dont personne ne m'avait encore parlé.

L'équipe avec laquelle je travaille fait face à la venue d'autres professionnels qui, forts de la volonté de se tailler une place déploient une panoplie de moyens alléchants pour régler les problèmes, une grande énergie, et l'avantage de la nouveauté. L'action plutôt que la réflexion, et ça marche.

Qu'est-ce qui se passe ?

Je cherche à comprendre. Des heures durant, mon équipe et moi vivons intenscément un sentiment d'injustice, de perte, sans pour autant saisir le fil d'Arianne. Une personne très proche de moi met des mots sur cette réalité, en des termes que je trouve très crus pour mon oreille délicate pourtant habituée à écouter: «C'est simple, vous avez un problème de mise en marché.»

J'espère que cette personne a oublié le regard assassin que sa petite phrase m'a fait porter sur elle... Si elle ne l'a pas oublié, elle me l'a sûrement pardonné. J'ai fait amende honorable depuis. je venais d'avoir mon premier contact avec le marketing appliqué à la psychologie. Ce premier moment de surprise passé, j'ai décidé de regarder la réalité en face, et essayé d'en apprendre un peu plus.

Les étapes qui ont suivi, je vous en épargne le détail... Retenez seulement que mes collègues psychologues m'ont beaucoup aidée à mettre au point ma pensée sur la question. J'ai mis beaucoup d'énergie à les convaincre de cette lecture de la situation.



J'espère que cette personne a oublié le regard assassin que sa petite phrase ma fait porter sur elle.. Si elle ne l'a pas oublié, elle me l'a sûrement pardonné.


Ils ont été mes premiers clients et pas les plus faciles. J'ai dû apprendre à composer avec l'esprit critique des psychologues. Tout ce processus a finalement installé entre nous une complicité qui nous a permis de nous mettre au service d'un objectif commun:garder notre emploi comme psychologue dans un organisme en difficulté financière. Nos différences, notre ancien cheval de bataille, sont passées du côté des atouts. Et aujourd'hui encore, plusieurs d'entre eux continuent à travailler dans ce milieu de manière céative et satisfaisante, pour eux-mêmes et pour l'employeur.

Ma façon de pratiquer mon métier de psychologue a évolué...

Mais le principal virage que j'ai été amenée à faire, c'est au niveau de ma perception de moi-même qu'il s'est effectué.

J'ai appris à me connaître et d'autres intérêts, d'autres besoins ont fait leur chemin en moi. J'ai enfin reconnu et accepté, j'ai fait la paix avec mon âme de vendeuse, le jour où j'ai réalisé que mon produit, c'est la santé des gens, et qu'être psychologue, c'est vendre la santé à mes clients, et que la vente peut être un métier noble quoique difficile.

Et tout à fait librement, j'ai quitté après mûre réflexion, la sécurité d'emploi de la cage dorée pour la sécurité intérieure que me procure depuis l'entreprise que j'ai élaborée en suivant grosso modo le chemin que suivent les gens d'affaires.

Pour en arriver à l'issue heureuse d'une histoire, combien faut-il vivre d'heures tourmentées, de semaines de doute, de mois de gestation, pour un projet qui petit à petit trouve sa forme, son essence...

Toute personne qui traverse une crise doit savoir qu'il y a des risques inhérents à cette situation: perdre sa motivation, douter de soi, devenir plus agressif, à cause de l'état de survie qui est mobilisé, s'isoler socialement et personnellement, perdre temporairement la jouissance de la vie.

Les stratégies de survie deviennent vite nécessaires. D'abord bien comprendre qu'il y a peu de façons agréables de vivre des choses désagréables, se donner le droit de ne pas aimer ça, reconnaître l'état dans lequel on est, le nommer. Prendre soin de sa peur, de son inquiétude. Envisager la possibilité du pire, et élaborer des stratégies pour s'y préparer. Une fois ces préalables bien en place, il devient possible de faire la part des choses, et ensuite de procéder à un bilan de la situation vécue: «je n'ai pas autant de clients, mais je suis en santé, et j'ai un bon amoureux», par exemple.

Faire l'inventaire de ses ressources et de ses acquis. Se tenir en forme physique pour préserver la santé. Se tenir en forme psychologique en demandant et en utilisant le support disponible autour. «Faire garder les enfants et sortir en couple, demander à la famille de nous porter sur la main», par exemple.

Réaliser étape par étape un projet qui marche. Faire la liste de ce qu'on contrôle et de ce qu'on ne contrôle pas, pour reprendre du pouvoir là oû c'est possible. Réfléchir, méditer, tolérer l'inconfort momentanément. Rêver. Se donner le temps de réagir, c'est sage. Tant qu'à changer, changer pour le mieux! Sortir des stratégies d'isolement, créer des solidarités, travailler à développer des réseaux de contacts.

C'est là que le psychologue a beaucoup de travail et même beaucoup d'efforts à faire. Souvent individualiste, solitaire, prudent, l'audace peut lui faire défaut lorsqu'il s'agit de créer des liens, établir des contacts, mobiliser des ressources.

Cette évolution forcée vers une autre façon d'envisager le travail donne accès à quelques notions-clés expliquées sommairement ici:

  • La notion d'entreprise de soi.
  • Le portefeuille d'activités.
  • Les réseaux sociaux.

L'entreprise de soi

Bob Aubrey, clans «Le travail après la crise» développe cette notion qui rejoint autant le salarié que le chef d'entreprise. On ne peut plus compter aujourd'hui sur la sécurité d'emploi, la promotion clans la hiérarchie, normalement assurdes, autrefois en tous cas, par de loyaux services et la volonté de grimper les échelons. De nos jours, et de plus en plus, c'est le travail du salarié qui devient précaire, compte tenu de la facilité. avec laquelle l'entreprise peut se séparer de lui dès que sa place attitrée n'existe plus.

Le pauvre salarié est affligé de nombreux handicaps: on l'identifie exclusivement à la firme qui l'engage. Son patron, et non lui-même, dicte le niveau de sa productivité. Son salaire, loin de dépendre de la valeur de ce qu'il produit, est fonction des heures de présence. II ne peut choisir ni son patron, ni ses collègues. Mois après mois, il peut calculer avec simplicity le salaire qui lui est verso, mais s'il perd son emploi, le voila dans une situation très périlleuse. Courir toujours plus vite, plus fort, plus loin, sans être assuré de la récompense pourtant méritée!

Sans abandonner leur emploi, les salariés doivent cependant prendre bonne note de ce changement de sens actuellement en cours lorsqu'il est question de travail. Carder sa position et se développer à l'intérieur d'une structure, c'est aujourd'hui se comporter en véritable entrepreneur, y compris pour le salarié convaincu. En résumé, pour Aubrey, la nouvelle règle du jeu s'énonce ainsi:

«Puisque votre carrière dépend désormais de vos efforts, vous avez intérêt à faire en sorte que votre propre valeur augmente à long terme; l'entreprise n'assumera pas cette responsabilité à votre place.» (p. 88) Vous l'aurez observé, le nouveau contrat social place au coeur même du travail la responsabilité individuelle. II s'agit de gérer son travail comme s'il s'agissait d'une entreprise. Il y a là plusieurs avantages, en terrnes de maîtrise de son destin. C'est l'individu qui prend les decisions concernant les activités qui méritent qu'il s'y consacre:

Il choisit clients et partenaires. II utilise son temps avec la plus grande efficacité, et



Faire L'inventaire de ses resources et de ses acquis. Se tenir en forme physique pour préserver ;a santé. Se tenor en forme psychologique en demandant et en utilisant le support disponible autour


peut se ménager des pauses (et non pas des vacances) en période creuse. Enfin et surtout, il a la responsabilité de son propre développement: c'est lui qui prépare l'augmentation de la valeur de son activité, et il a parfaitement conscience de la formation supplémentaire qu'il lui faut acquérir afin d'atteindre la performance et les revenus souhaités. À fonctionner de la sorte, celui qui se constitue en entreprise de soi court évidemment un certain risque, mais il dispose également d'un filet de sécurité dont il peut se doter (assurances, plan de retraite) à peu près comme un salarié peut le faire.

Le processus comporte un grand nombre de questions, auxquelles il faut se donner le temps et les moyens de répondre... c'est le prix de l'autonomie, de la liberté.

Mon propos n'est pas ici de dénigrer le salariat, qui aura certes une place, et pour bien du temps encore, pour beaucoup de gens. Mais pour le travailleur en pleine maturité seul un petit nombre des emplois qui suivent le parcours du travail salarié offrira une vie de travail plus attrayante, des perspectives de carrières plus alléchantes et un mode de vie plus satisfaisant que l'entreprise de soi. Et la profession de psychologue permet de se développer avantageusement clans ce sens.

Le portefeuille d'activités

Cette deuxième notion-clé est décrite par Charles Handy, un auteur britannique spécialisé dans la formation des cadres d'entreprise. Selon Handy, la question «Que faites vous clans la vie?» ne doit plus entraîner de réponse comme «j'occupe tel poste dans telle entreprise». Il faut maintenant lui préférer une description des différentes activités auxquelles on se livre, dont certaines seulement sont rémunérées. Concrètement, Handy propose de remplacer la notion traditionnelle d'emploi par le concept d'un «portefeuille d'activités» quechacun gère pour son compte. On y dénombre au moins 5 categories de travail.

1- Travail salarié,rémunérés selon le temps que l'on y consacre.

2- Travail libéral, rémunéré selon les résultats obtenus.

3- Travail domestique, effectué en vu de la gestion, de l'entretien du foyer

4- Travail bénévole, fait pour des associations de bienfaisance, la collectivité, ses amis, sa famine, ses voisins

5- Travail éducatif, qui permet d'apprendre, de se former, de lire, de se cultiver, etc..

Ainsi, au lieu de 52 week-ends, plus 4 semaines de congé et une dizaine de jours fériés, le reste étant consacré au travail, on pourrait donner l'exemple d'un portefeuille qui en une annde, consacrerait 150 jours au travail aux honoraires, 50 jours au travail bénévole, 75 jours aux études et 90 jours au travail au foyer et aux loisirs...

Au fil des années, un portefeuille doit être modifié selon les priorités du moment: élever des enfants, voyager, s'impliquer dans une cause qui nous tient A coeur deviennent des activités qui gonfient le secteur que les économistes appellent «l'économie informelle». C'est un phénomène significatif qui touche un nombre croissant de personnes, surtout dans les pays industrialists.

Cette vision constitue une invitation à ne pas mettre tous ses oeufs dans le panier du travail salarié... au risque de devoir refaire de fond en comble son portefeuille vers la quarantaine.

Conclusion incontoumable: mieux vaut développer en parallèle toutes les catégories de portefeuille. Le travail en pratique privée, grâce à la multiplicity des clients, offre une certaine garantie d'activité. Le travail d'autoformation contribue à améliorer constamment la qualité des services offerts, et permet de rester à la fine pointe de la competence comme professionnels de la santé. Enfin, le travail bénévole permet de participer activement à l'évolution vers un monde meilleur, de transmettre la sagesse à autrui, mais aussi de créer des réseaux sociaux riches et stimulants au plan personnel, comme au plan professionnel.

Les réseaux sociaux

Cette essentielle troisième étape que constitue la formation de réseaux fera l'objet d'un article à paraître clans le prochain numéro de notre bulletin de liaison.

Nous y verrons ce que sont les réseaux, comment le psychologue peut choisir d'y apporter sa contribution et en quoi ils peuvent lui être utiles, une fois qu'il a bien ciblé sa clientèle et les services offerts dans son projet de travail.

En résumé cet article met en évidence que la crise vécue par plusieurs psychologues en raison des conditions difficiles du marché traditionnel de l'emploi peut trouver une issue féconde.

L'élément initial de cette évolution consiste dans le changement de mentality qui permet au psychologue de se percevoir autrement. Qu'il soit entrepreneur ou salarid, il peut se constituer en entreprise de soi, développer un portefeuille d'activités intéressantes et ainsi se tailler une carrière dynamique et personnelle. Enfin, il verra à s'intégrer dans des réseaux existants, et même à en constituer de nouveaux, comme nous le verrons dans le prochain numéro de RAPPORT.

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